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Le manque de reconnaissance, talon d’Achille de Djokovic

Novak Djokovic à l’Open d’Australie en 2014 © Mae D / Flickr

Les propos du père de Djokovic dans la presse, critiquant ouvertement l’acharnement de Federer à poursuivre sa carrière, sont riches d’enseignement. Ils cachent une frustration à demi voilée envers la popularité internationale du champion suisse, couronné « joueur préféré des fans » par l’ATP depuis près de 15 ans.

Durant les premières années de la carrière du jeune Novak, la famille Djokovic a provoqué de nombreux remous au sein d’un milieu tennistique aseptisé. Commentaires déplacés envers d’autres joueurs du circuit, manque de fair-play après une défaite, attitude jugée irrespectueuse pendant les matchs de leur poulain… L’inventaire du pedigree du clan Djokovic aurait même de quoi faire pâlir un certain Nick Kyrgios. Alors qu’il semblait délesté du poids de sa famille depuis quelques années désormais, le n°1 mondial Novak Djokovic a vu son paternel Srdjan refaire irruption au centre du débat cette semaine. Ce dernier s’est fendu de déclarations assassines dans Marca, réputé quotidien sportif espagnol. Dans le viseur ? L’icône Roger Federer, détenteur de 20 titres du Grand Chelem, adulé et vénéré par les fans de tennis.

Il reproche au Suisse de différer son départ à la retraite par crainte de son statut de « meilleur joueur de tous les temps » menacé. « Pourquoi pensez-vous que Federer joue encore à 40 ans ? C’est parce qu’il n’accepte pas le fait que Djokovic et Nadal soient meilleurs que lui. Rentre chez toi, élève tes enfants, va skier, fait quelque chose. Le tennis n’est pas tout dans la vie. C’est juste un passe-temps pour mon fils. Federer est un grand rival pour mon fils, mais il n’est pas assez bon pour être comparé à Novak. »

En 2013, il avait déjà « taillé un costard » au Maestro dans le quotidien serbe Subir, en lui décernant la palme du « meilleur joueur de tennis de l’histoire » mais regrettant qu’ « humainement, ce soit tout le contraire. » L’animosité manifeste montrée par le père de Djokovic est-elle le reflet de la relation entre les deux géants de l’histoire du tennis moderne ? Les liens entre Federer et Djokovic ont toujours été présentés comme distants, mais courtois. Rien à voir avec la réelle amitié ficelée par ce même Federer et Nadal au cours de leurs années de rivalité sur le circuit. Il semblerait que l’attitude du Djoker, jugée arrogant au début de son règne (2011), ait agacé au sommet de la hiérarchie ATP. Federer himself aurait ainsi pris en grippe son homologue serbe, à en croire les dires de son père Srdjan Djokovic en 2013 : « Lorsqu’il a réalisé que Novak serait son successeur, il a tenté par tous les moyens de le discréditer. » Djokovic père avançait alors une thèse semblable à l’heure d’évoquer une potentielle inimitié entre Djokovic et Nadal, qui se sont empoignés sur le court lors de joutes mémorables entre 2011 et 2016 très souvent à l’avantage du serbe (19-7).

Avant l’avènement du Djokovic cosmique de 2011, « Nadal était le meilleur ami de Novak. Depuis que les choses ont changé, ils ne sont plus amis. Ce n’est pas du sport », regrettait-il. Seul l’Ecossais Andy Murray, régulièrement souffre-douleur de l’actuel n°1 mondial (bilan de 25-11), trouve grâce aux yeux de Srdjan Djokovic : « Andy Murray est l’exemple parfait du vrai sportif : correct dans la victoire et dans la défaite. Je n’ai jamais ressenti la moindre jalousie de la part de la famille Murray. » Les deux champions, nés à une semaine d’intervalle, ont été témoins de leur explosion respective au plus haut niveau, et ont toujours entretenu une relation de respect mutuel dans un monde tennistique aseptisé.

Marquer l’histoire du tennis une dernière fois

Alors, Roger et Rafa, les deux stars de la petite balle jaune du XXIe siècle, légendes vivantes et idolâtrées sur tous les continents, seraient d’odieux mauvais perdants ? Les deux champions sont trop intelligents pour tomber dans cette facilité psychologique. L’amertume manifeste ressentie par le clan Djokovic trouve ses racines dans le fossé de popularité entre le tandem hispano-suisse et le Serbe. Ce gouffre de reconnaissance a atteint son paroxysme lors de la dernière finale de Wimbledon, remportée par Novak Djokovic au terme d’une somptueuse rencontre de près de 5 heures, achevée au super tie break (13-12 pour Djoko).

Le public du Centre Court était alors entièrement acquis à la cause de Federer, qui visait sa neuvième couronne anglaise. Les « Nole, Nole ! » dans les gradins se comptaient sur les doigts d’une main, en comparaison des « Roger, Roger ! », qui les inondaient. Même le fan le plus assidu de Roger se devait de le concéder : Djokovic ne méritait pas un tel traitement. Après tous ses accomplissements tennistiques, après un parcours personnel chaotique (il a survécu à la guerre des Balkans), après avoir su s’extirper de l’ombre de l’hydre à deux têtes Federer-Nadal, Novak Djokovic méritait d’être acclamé, et non d’être cantonné à un simple rôle de faire-valoir de sa majesté Federer.

Mais un mot caractérise à merveille le champion qu’est Djokovic depuis le début de sa fastueuse carrière : la résilience. La suite de la finale appartient à l’Histoire. Djokovic sauve deux balles de match sur le service de Federer, survit tant bien que mal dans l’adversité, tel un funambule sur la corde raide dans un jeu asphyxiant à 11-11. Et finit par rafler la mise 7 points à 3 dans le tie-break de 12-12, afin de s’adjuger son 5ème Wimbledon et 16ème Grand Chelem. Au grand désarroi du public londonien, médusé et groggy devant une telle démonstration de solidité mentale.

Dijanana Djokovic, la mère de Novak, a évoqué le sentiment de frustration ressentie par l’entourage du Djoker durant la rencontre dans une interview accordée à Bild Sport en mai 2020 : « J’ai vu beaucoup de matches, mais celui à Wimbledon l’an dernier a été le plus difficile. Nous n’étions qu’une poignée dans le stade à encourager Novak… Et cela m’énervait d’autant plus que je trouvais que Federer était quelque peu arrogant. » La supposée arrogance de Federer n’est qu’illusion. Elle n’est qu’une projection mentale naturelle et légitime de la famille Djokovic, qui voit en le Suisse le rempart à la popularité qu’aurait méritée leur fils Novak. Car les Djokovic le savent : à l’heure actuelle, malgré un palmarès gargantuesque, la trace laissée par Djokovic dans l’Histoire du tennis est inférieure à celle de ses illustres homologues.

Pour de nombreux fans, il manque au Serbe ce soupçon de bravoure et d’authenticité pour atteindre l’aura de Roger et Rafa. Le constat est cruel, mais une réputation ne s’achète pas. Djokovic a très certainement eu le malheur de tomber dans la pire époque, épaulé par le glouton de l’ocre (12 titres à Roland-Garros pour Nadal) et le tyran des majeurs (20 Grand Chelem pour Federer). Pour rester gravé durablement dans les livres d’Histoire du tennis, Djokovic se doit de signer un dernier coup d’éclat. Vers un Grand Chelem calendaire en 2021, inédit pour un masculin depuis celui réalisé par l’Australien Rod Laver en 1969 ? Le salut du serbe passe irrémédiablement par cette prouesse digne des douze Travaux d’Hercule.

Directeur adjoint de la rédaction | Plus d\'articles

Passionné par le monde du tennis depuis mon plus jeune âge, je désire désormais en être un acteur engagé. Enquêtes, reportages, immersions… mon but est de dépeindre l’univers tennistique tel qu’il est, sans l’enjoliver.

Edouard Lavollé

Passionné par le monde du tennis depuis mon plus jeune âge, je désire désormais en être un acteur engagé. Enquêtes, reportages, immersions… mon but est de dépeindre l’univers tennistique tel qu’il est, sans l’enjoliver.

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