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Entretien avec Maxence Franceschi : « Le tennis ne s’arrête pas à quatre tournois dans l’année »

Une refonte du modèle économique actuel du tennis est nécessaire © Renith R / Unsplash

Chargé d’études économiques au Centre de Droit et d’Economie du Sport (CDES) de Limoges, Maxence Franceschi brosse le portrait de la situation actuelle du tennis, et expose les solutions de sortie de crise. Il estime qu’une meilleure répartition des gains et bénéfices générés est nécessaire.


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Mickaël Corcos : Aujourd’hui, avec l’arrêt complet du circuit pendant plus de quatre mois, faut-il s’inquiéter pour la santé économique du tennis ?

Maxence Franceschi : Je pense qu’il y a des raisons de s’inquiéter car le tennis avait réussi à développer un modèle basé essentiellement sur les recettes privées, et ces recettes privées ont été, et vont être mises à mal par la situation sanitaire. Le problème est que les tournois français tirent une large majorité de leurs revenus des sponsors locaux, en moyenne 60%, – si l’on parle des tournois en dessous de Roland Garros et Bercy, qui ont eux des modèles plus assis – puis 20% des relations publiques, 10% des médias et 10% de la billetterie. Ces revenus sont à 100% liés au tournoi lui-même : si le tournoi n’a pas lieu, ces financements n’ont pas lieu d’être non plus. Certains tournois qui bénéficient des financements des collectivités continuent à en bénéficier, mais pour ceux qui ne tirent leurs revenus que du privé, cela va peut-être être plus compliqué. La question est aussi celle de la relance économique globale : est-ce que les entreprises auront les moyens de continuer à financer le tennis ?

Cette difficulté traversée par le tennis n’est-elle pas due au modèle économique du « tennis business » qu’il a emprunté ? Les Grand Chelem sont de plus en plus favorisés et mis sur le devant de la scène, aux dépens des plus petits tournois…

C’est compliqué à dire, car le tennis a fait ce qu’on demande de faire à tous les autres sports, c’est-à-dire favoriser les recettes privées, s’affranchir au maximum des subventions, pour se construire un modèle que l’on pouvait croire pérenne. Mais finalement, pour les tournois, ce modèle est basé sur une ou deux semaines dans l’année, et ils se voient extrêmement dépendants de cette période. Des événements conjoncturels peuvent mettre à mal ce modèle – même si actuellement c’est une situation extrême, où les tournois n’ont pas lieu du tout – certaines personnes travaillent sur ce tournoi plusieurs mois avant, les dépenses sont déjà engagées, et lorsque l’argent ne peut pas rentrer du fait de la non tenue de l’événement, c’est problématique. Pour ce qui est du business, la question est légitime : il y a une réelle hiérarchisation des tournois qui s’est faite dans le tennis depuis quelques années, avec les quatre Grand Chelem qui génèrent des chiffres d’affaires colossaux.

En 2016, Roland Garros a généré 187 millions d’euros de revenus, tandis que le Masters 1000 de Bercy en a généré 13. Il y a un gap monstrueux, sans même parler des plus petits tournois. La question n’est pas de savoir si l’on a raison de faire ça, mais de savoir ce que l’on fait des revenus générés. Est-ce que ces revenus bénéficient à tout le monde et sont reversés dans les plus petits tournois ? Pour favoriser ce tennis moins médiatique et moins porteur de ressources, mais qui détient une importance colossale dans le tennis : c’est le parcours de tout espoir qui veut atteindre le top 100. Le tennis ne s’arrête pas à quatre tournois dans l’année. De fait, tous ne bénéficient pas de la même attractivité, pour les tournois ou pour les joueurs, c’est donc plus difficile pour les petits tournois de créer le modèle parfait. Au niveau du business, ce pendant est peut-être le bon, mais il faut que les revenus des gros tournois puissent bénéficier à tous les acteurs du tennis.

Pour les joueurs en dehors du top 100, les revenus sont amateurs, alors qu’ils ont des contraintes de professionnels.

Beaucoup de joueurs sont lésés par ce modèle, surtout ceux en dehors du top 100 qui ont souvent du mal à boucler leurs fins de mois, et la dynamique empruntée par le tennis est loin de leur être favorable. Est-il nécessaire de changer de paradigme ?

Au-delà du modèle des tournois, il y a la question des joueurs et de leur rémunération. Lorsque l’on parle du tennis, beaucoup de gens s’imaginent des trains de vie mirobolants, mais la réalité est qu’ils sont très peu à pouvoir vivre dans ces conditions. Quelques joueurs dans le top 100, voire même dans le top 50 en sont capables, et plus on recule et moins les revenus sont importants. Pour les joueurs aux portes du top 100 et plus loin, les revenus sont amateurs, alors qu’ils ont des contraintes de professionnels. Il faut un coach, un kiné, il faut voyager, et à côté de ça, les primes et les résultats ne sont pas suffisants pour faire vivre un staff de 3 ou 4 personnes. Et en plus d’être limités, les revenus sont très incertains, car les résultats font que le prize money n’est pas le même pour chaque joueur en fonction de ses victoires, mais surtout car un joueur qui se blesse est un joueur qui n’a plus les moyens de gagner sa vie.

Les difficultés sont là. Il serait légitime de militer pour une plus grande répartition des richesses, ou pour créer un fonds de répartition, pour permettre à tout un chacun de vivre du tennis jusqu’à un certain niveau, avec un système de redistribution. Cela reste compliqué car le tennis est un système où il y a énormément d’acteurs, et pas seulement des joueurs, certains organisateurs au sein des fédérations ont un intérêt général, mais les organisateurs privés ont souvent un intérêt lucratif. C’est pour cela que mettre tout le monde autour de la table est très compliqué.

Malgré la crise sanitaire, l’US Open arrive à maintenir 95% de son prize money habituel, même en l’absence de spectateurs. En ce sens, y-a-t-il de réelles pertes à envisager pour le tennis ?

Je pense qu’au niveau du tennis, on parlera plus de manque à gagner que de pertes. La distinction va surtout être importante en fonction des tournois dont on parle : les Grand Chelem ont la puissance de se décaler. Il y aura quatre mois normaux d’une saison de tennis, mais sur ce laps de temps il est impossible de faire ce que l’on fait habituellement. La priorité va évidemment aller en fonction du pouvoir médiatique et d’influence des tournois, surtout des Grand Chelem, qui vont générer des revenus, pendant que les plus petits n’auront pas lieu. Il y a un vrai risque pour le tennis de concentrer des pertes assez conséquentes, car le modèle est largement basé sur le sponsoring. Même si certains tournois ont déjà encaissé l’argent de leurs partenaires pour cette année, leur situation économique propre ne leur permettra peut-être pas de réitérer les partenariats l’année prochaine.

Sachant que la billetterie représente une grande partie des revenus des tournois, que les droits TV vont sûrement baisser, à quel niveau se situeront les coupes budgétaires pour les tournois et plus largement, pour le tennis ?

Aujourd’hui, les dépenses principales des tournois se situent autour des sportifs, c’est-à-dire les prize money, le paiement des primes d’inscription, l’hébergement, etc… S’il y a des coupes à faire, ce sera plutôt de ce côté-là. Pour le reste, il y aura surement moins de frais d’organisation du fait de l’absence de public. Mais c’est là toute la difficulté : à part réduire les dotations et fragiliser la situation des sportifs en dehors du top 100, il n’y a pas d’autres solutions pour les tournois. Malheureusement, cela va sûrement passer par des licenciements, des plans économiques pour relancer la machine cette année. Les organisateurs de tournoi vont sûrement prendre toutes les mesures à leur disposition, mais chacun va faire en fonction de ses possibilités, de la législation en place, en France le licenciement ne sera pas aussi aisé qu’aux Etats-Unis par exemple. De fait, le recours à cette solution ne sera pas la même d’un pays à l’autre. Pour les tournois, afin de minimiser les pertes, il faut consolider l’engagement des sponsors.

Il faut mettre en place des mécaniques de redistribution plutôt que d’opposer les joueurs en fonction de leur pratique

En dehors de la crise sanitaire, même s’il existe depuis quelques années une égalité de salaire entre hommes et femmes, ce n’est pas un secret que les hommes génèrent plus de revenus et d’attention que les femmes. Du fait de cette parité, les diffuseurs et organisateurs ne sont-ils pas plus enclins à promouvoir le tennis féminin ?

D’un point de vue purement économique, on pourrait dire que les tournois féminins concentrent moins d’attention et génèrent moins de revenus, et que de fait il est plus compliqué de verser les mêmes primes. Mais l’on peut imaginer que ce sont les initiatives telles que la parité qui permettent une meilleure médiatisation du tennis féminin. Si les organisateurs sont « contraints » de payer les femmes autant que les hommes, ils vont chercher les meilleures ressources pour valoriser et rentabiliser cet investissement. C’est une bonne façon de les obliger à travailler sur cette question de la valorisation de la femme dans le sport.

Marion Bartoli a récemment posé le débat de la rentabilité du double, en proposant de diminuer les gains alloués aux joueurs. En ce sens, et dans une logique de profit, est-il nécessaire de diminuer les dotations pour les tournois de double ?

Derrière la question de l’égalité hommes-femmes, il y a une question de droits de l’Homme et d’égalité humaine, bien plus large que l’égalité entre les joueurs de double et de simple. Mais l’apport d’un argument économique, en prônant le fait que les joueurs de double doivent gagner moins car leur pratique rapporte moins, alors que du côté de l’égalité hommes-femmes, cet argument est démonté pour pouvoir apporter le débat, ce n’est pas une bonne solution. On en revient à un débat plus large : quelle solidarité veut-on pour le tennis d’aujourd’hui ? Veut-on uniquement se concentrer sur ce qui est le plus médiatique, ce qui rapporte le plus et faire uniquement du simple ? Ou veut-on préserver la diversité du tennis en mettant en place un système de répartition des richesses ? J’espère que l’on préfère la deuxième solution, car le double est important, il fait partie de la diversité du tennis. Certains jouent au tennis grâce à ça, sont professionnels grâce à ça, et c’est quelque chose qu’il ne faut pas négliger. A mon sens, il faut mettre en place des mécaniques de redistribution plutôt que d’opposer les joueurs en fonction de leur pratique.

Peut-on être optimiste quant à la pérennité du tennis mondial, à la suite du départ à la retraite du Big 3 (Federer, Nadal, Djokovic) ?

On peut se poser la question de l’après Big 3, qui demeure légitime, car cela fait quasiment 15 ans que les amateurs de tennis vivent à ce rythme-là. Cela étant, je pense qu’il faut voir cela comme une opportunité d’avoir de la diversité, de voir de nouveaux talents émerger et d’avoir un renouvellement plus fréquent que c’est le cas actuellement. Au fil du temps, le circuit a construit trois superstars, avec trois images très importantes pour le tennis, mais malgré tout, le tennis ne s’arrête pas à cela. Il représente une bien plus grande diversité, il y a beaucoup d’histoires à raconter et pas seulement celles des trois meilleurs joueurs de l’histoire. Il faut voir la fin de cette ère comme l’opportunité d’étendre le spectre, pour pouvoir parler de plus de monde sur le circuit. Mais il est vrai que lorsque l’on regarde le tennis féminin et que l’on voit des joueuses peu connues arriver en finale de Grand Chelem, c’est déconcertant. Cela fait quelques années que le tennis féminin traverse cette situation, qu’il n’arrive pas à construire des stars et des images, parce que les résultats sportifs ne sont pas suffisamment réguliers. Mais c’est là l’essence-même du sport, c’est l’incertitude qui en fait l’intérêt.

Directeur de la rédaction | Plus d\'articles

Passionné par ma vocation, et par le tennis. Entre analyses, enquêtes ou reportages, mon fil d’Ariane est d’exposer ce que l’on ne voit pas forcément au sein du monde de la petite balle jaune.

Mickaël Corcos

Passionné par ma vocation, et par le tennis. Entre analyses, enquêtes ou reportages, mon fil d’Ariane est d’exposer ce que l’on ne voit pas forcément au sein du monde de la petite balle jaune.

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