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Editorial : Ultimate Tennis Showdown, une mascarade qui dessert le tennis

Patrick Mouratoglou veut donner un nouvel élan au tennis actuel, qu’il juge trop lisse. © Jimmie48

L’Ultimate Tennis Showdown, la nouvelle mouture tennistique expérimentée par Patrick Mouratoglou est la négation du tennis. Elle se place dans le sillage de l’expansion du tennis business.


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Patrick Mouratoglou, entraîneur de la championne Serena Williams (détentrice de 23 titres du Grand Chelem), n’est pas un inconnu dans le monde du tennis. Directeur de l’Académie Mouratoglou, qu’il a lui-même fondée, il a formé des grands noms du circuit tels que Stefanos Tsitispas, Grigor Dimitrov, Marcos Baghdatis ou encore Jeremy Chardy. C’est dire si ses prises de paroles pèsent à l’heure où le tennis est à la croisée des chemins. Il se prépare à un potentiel douloureux passage de témoins avec l’imminente retraite du Big 3, et une nouvelle génération qui peine à faire rêver les fans.

Voyant le danger pointer le bout de son nez, Patrick Mouratoglou préfère prendre les choses en main. Il souhaite redonner un coup de jeune à une discipline qu’il estime vieillissante. « L’âge moyen du fan de tennis est de 61 ans. Il y a 10 ans, il était de 51 ans. Dans 10 ans, il sera donc de 71 ans et ce sera un problème », confie-t-il dans L’Equipe. Quelques formats révolutionnaires ont déjà été testés en ce sens, tentant désespérément de redonner une seconde jeunesse à ce sport. Le Masters Next Gen, organisé depuis 2017 à Milan, fait figure de laboratoire. Le tournoi réunit les sept joueurs de moins de 22 ans les mieux classés à l’ATP, ainsi qu’un invité issu d’un tournoi de qualification entre les huit meilleurs joueurs italiens de 22 ans et moins. Dans ce tournoi, exit les sets en six jeux gagnants, place aux sets en quatre jeux gagnants.  Les avantages sont mis à la corbeille : point décisif à 40A. Les let au service sont de l’histoire ancienne, tous les points sont joués, laissant place à des débuts d’échange spectaculaires. Enfin, les coachings sont autorisés à des moments très précis, afin de rajouter de la dramaturgie aux matchs. Depuis trois ans, la compétition est un franc succès. Le tennis new-look est chaleureusement accueilli par les nouvelles pépites du circuit, friandes de changements ambitieux.

La nouvelle formule proposée cette semaine par Patrick Mouratoglou n’est pas du même acabit que le Masters Next Gen. Si ce dernier prônait un réajustement des règles, pour redynamiser une discipline qui pêche parfois par la surabondance de ses temps faibles, l’UTS représente un véritable changement d’ère tennistique. Mouratoglou va piocher ses idées de l’autre côté de l’Atlantique, plus précisément de la NBA, la ligue de basketball américaine. Réputée pour ses matchs épiques et son suspense insoutenable (à l’inverse de la ligue française, la Pro A, moins mouvementée), la NBA rameute de plus en plus de fidèles d’année en année. A tel point que le basket est aujourd’hui le cinquième sport le plus pratiqué en France (600 000 licenciés), non loin du tennis (1 million), qui voit son socle d’aficionados s’effriter d’année en année. Pour endiguer cette baisse significative d’engouement sucscitée par la petite balle jaune, Patrick Mouratoglou profite de la crise du coronavirus pour tirer son épingle du jeu, et proposer une refonte totale des règles historiques du sport. Le temps d’un tournoi réunissant dix joueurs du classement ATP, dont quatre top 10. Une vitrine qui n’a pas de quoi pâlir de la comparaison avec l’Adria Tour, le concurrent sur la période.

L’Ultimate Tennis Showdown réunit une ligue de dix joueurs, répartis dans deux poules différentes. Les cinq joueurs de chaque poule s’affrontent durant cinq week-ends consécutifs. Les deux meilleurs joueurs du classement à l’issue de la première phase se qualifient pour la demi-finale, tandis que les quatre suivants se départagent en quart de finale. Les quatre derniers sont éliminés, et pourront retenter leur chance l’an prochain (en cas de renouvellement du format, évidemment). Jusqu’ici, rien d’extravagant ni de révolutionnaire, le format de poules étant déjà en vigueur au Masters de fin d’année depuis 1972, après deux années où le tournoi s’est cherché une identité. Non, l’idée novatrice qui fait grincer des dents vient de la limitation dans le temps des matchs. Les matches se disputent ainsi en quatre quart-temps de 10 minutes, comme au basket. En cas d’égalité à l’issue du quart-temps, la règle des deux points d’écart n’existe plus : un point décisif départage les deux protagonistes. S’il y deux sets partout, le match se décidera à la mort subite : le premier joueur à remporter deux points consécutifs rafle la mise. Comme à la roulette au black jack.

Le court de tennis n’est plus qu’un vaste casino, où le sort d’un match se décide d’un vulgaire coup de dés. Mais la mascarade continue, à notre plus grand malheur. Des cartes chance, laissant joueur la possibilité d’amputer son adversaire de sa première balle, ou de tripler la mise en cas de coups gagnants, sont mises à la disposition des acteurs. L’objectif est limpide pour Patrick Mouratoglou : éviter les cavaliers seuls et les matchs à sens unique, et remettre au goût du jour une prise de risque souvent abandonnée dans le tennis moderne au profit du tennis pourcentage. Patrick Mouratoglou, également admiratif des joueurs fantaisistes à la palette technique aiguisée, pense que cette formule, valorisant les joueurs offensifs et audacieux, serait idéale pour donner une seconde jeunesse à une génération de joueurs en perdition ces dernières années. Le problème, c’est que cette idée ne fait que discréditer la discipline, reprenant les codes de jeux d’arcades au sein desquels les joueurs ont des pouvoirs qu’ils peuvent fréquemment utiliser. La nouvelle mouture de Mouratoglou n’est qu’une parodie de tennis, la pire idée proposée au sein du milieu depuis la désastreuse Coupe Davis de Gérard Piqué en novembre dernier.

Eradiquer l’ennui coûte que coûte

L’intronisation de ces nouvelles formules menace d’extinction un aspect pourtant essentiel du tennis : l’ennui. Ou plus précisément la phase d’observation. Les premiers jeux d’un match sont comparables aux premiers rounds d’un match de boxe, où les deux protagonistes s’observent, se jaugent, se toisent, se défient. Ils décèlent les faiblesses et les points forts de chacun, pour mieux piquer durant le money-time, à 4-4 ou 5-5. C’est justement grâce à ces rounds d’observation que la qualité de jeu peut atteindre des niveaux stratosphériques au climax du set. Les deux joueurs ont le temps de monter en puissance et de s’apprivoiser, pour accorder leurs violons et nous offrir une symphonie mémorable. Un match de tennis est un petit condensé de la vie, avec ses hauts et ses bas, ses déceptions et ses accomplissements.

C’est le grand mal de notre époque, et de notre société moderne : l’ennui est traqué, et perçu comme une perte de temps. En réalité, c’est tout le contraire : il est le terreau de nos capacités de réflexion et d’imagination les plus profondément ancrées. En nous mettant dans le vif du sujet dès les premières minutes, les nouveaux formats nous amputeraient de tout ce qui fait le sel de la discipline : la mise en place de stratégies créatrices et imaginatives permettant de percer la muraille de l’adversaire. Les nouveaux formats éradiqueraient les tacticiens, et redonneraient leurs lettres de noblesse au tennis boum-boum, plus instinctif, voire primitif. Le tennis ne doit pas s’adapter aux normes économiques de nos sociétés modernes, sous peine de perdre son âme.

Sincèrement, qui a envie de revivre une fin de match aussi terne que celle de Wimbledon entre Federer et Djokovic, symbolisée par un tie break de sept points décidant du sort d’une joute palpitante de 77 jeux ? Sans saveur, elle avait laissé l’intégralité des fans de tennis sur leur faim. Comme si une série s’étalant sur dix ans n’avait pas connu de dernière saison. C’est au spectateur de s’adapter au tennis, et non le contraire. Le tennis, créé en 1874, a déjà vécu d’autres séismes dans son histoire. Nul doute qu’il saura se relever de celui-ci, malgré une magnitude d’ampleur inédite.

Directeur adjoint de la rédaction | Plus d\'articles

Passionné par le monde du tennis depuis mon plus jeune âge, je désire désormais en être un acteur engagé. Enquêtes, reportages, immersions… mon but est de dépeindre l’univers tennistique tel qu’il est, sans l’enjoliver.

Edouard Lavollé

Passionné par le monde du tennis depuis mon plus jeune âge, je désire désormais en être un acteur engagé. Enquêtes, reportages, immersions… mon but est de dépeindre l’univers tennistique tel qu’il est, sans l’enjoliver.

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