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Fonds de solidarité : l’impensable cacophonie

Djokovic en conférence de presse à Monte Carlo en 2014 © Janmci.

En raison de la pandémie de Covid-19, le circuit ATP est toujours à l’arrêt. Une frange conséquente de joueurs du circuit sont privés de leur gagne-pain, et réclament une aide substantielle des plus privilégiés, qui tarde à arriver en raison de désaccords profonds. La crise couve au sein du milieu tennistique.

Dans l’univers du tennis, deux galaxies sont à dissocier : les dieux de l’Olympe, membres du Top 20 et vivant confortablement de leur art ; et les autres, en dehors du Top 100, stakhanovistes des courts, qui triment pour boucler les fins de mois. La crise du Covid-19 a mis en lumière le gouffre financier séparant ces deux castes. Catalogué « sport de riches », le tennis est souvent perçu comme une discipline où les grosses coupures sont monnaie courante. Les gains mirobolants alloués aux vainqueurs de Grand Chelem donnent une vision biaisée de la profession. Derrière les Federer, Djokovic et Nadal, la réalité s’avère beaucoup moins rutilante. Diagnostic limpide du milieu : sur les 1 800 joueurs et 1400 joueuses professionnels, environ 10% d’entre eux vivent des gains en tournois. Au-delà du top 200, le tennis est même un sport qui conduit à une perte d’argent significative.

En haut de la pyramide, on se partage la majorité du gâteau, alors qu’en bas, on se contente des miettes. « Un joueur hors du top 20 n’a souvent d’autre revenu que son prize money », souligne l’Ukrainien Sergiy Stakhovsky dans la presse ukrainienne, membre du conseil des joueurs, et souvent affublé du rôle de syndicaliste de l’ATP. Les gains de l’élite ne se limitent pas aux revenus engrangés pendant les tournois : à ces derniers s’ajoutent les contrats de sponsoring très lucratifs. Une image de marque que ne peuvent pas cultiver les joueurs moins bien classés. Cette double peine accentue encore plus la fracture économique qui touche le monde tennistique en cette période de pandémie.

Le tennis est à l’arrêt depuis maintenant trois mois, et les répercussions économiques sont décuplées pour les plus précaires du circuit. « Il ne faut pas oublier que nous, quand on ne joue pas, on n’est pas payés…, rappelle Enzo Couacaud, 167e mondial, pour France Info. On a des frais qui restent, même si on ne paie plus les voyages pour aller en tournoi. L’entraîneur, le préparateur physique, la bouffe quotidienne, le loyer d’appartement, le crédit de voiture… En fait c’est comme quelqu’un de normal, sauf qu’on n’aura pas de revenus. » Alors, une idée commence à creuser son sillon au sein des vestiaires (ou plutôt des visioconférences) : pourquoi ne pas aller frapper à la porte des Djokovic et consorts, immunisés contre la virus-précarité ?

Le n°1 mondial serbe a rapidement vent de l’initiative, et ne se montre pas insensible aux appels de détresse de ses homologues. Il propose, dès le mois d’avril, en concertation avec les deux autres mastodontes du conseil des joueurs, Roger Federer et Rafael Nadal, la création d’un fonds de solidarité en soutien aux plus démunis. Les joueurs du Top 100 en simple et du Top 20 en double seraient encouragés à mettre la main au portefeuille suivant un barème dégressif (30 000 dollars de dons pour le Top 5, 20 000 pour le 5e jusqu’au 10e, 15 000 de 10e à 20e, etc…). En plus de ce financement, un coup de pouce financier de chaque Grand Chelem à hauteur de 500 000 dollars serait requis par le conseil des joueurs. L’objectif serait d’atteindre, à moyen terme, un pécule financier avoisinant les 4 millions de dollars, seuil jugé suffisant par la majorité des acteurs du secteur. « A ce stade, il semble qu’il y aura entre 3 et 4,5 millions de dollars redistribués à ces joueurs », avait estimé le n°1 mondial en avril sur Instagram.

L’idée portée par le Big 3, louable sur le papier, divise, voire crispe l’opinion. Les premières voix discordantes ne tardent pas à se faire entendre. L’autrichien Dominic Thiem, n°3 mondial et récent finaliste à l’Open d’Australie, n’entend pas apporter sa pierre à l’édifice, vantant le manque de professionnalisme de certains de ses homologues dans une interview accordée au Kroonen Zeitung : « Beaucoup de joueurs ne placent pas le sport au-dessus de tout et ne vivent pas de manière professionnelle. Je ne vois pas vraiment pourquoi je devrais donner de l’argent à de tels joueurs. Je préfère donner de l’argent aux personnes ou aux organisations qui en ont vraiment besoin. » La méritocratie est ainsi érigée en vertu suprême par le joueur âgé de 26 ans.

L’italien Matteo Berrettini, étoile montante du tennis mondial, lui emboîte le pas quelques jours plus tard au média italien ANDA : « Nous avons écrit à Nole, ce n’est pas obligatoire : je préfère aider des situations plus complexes, comme un hôpital, une famille dans le besoin plutôt qu’un joueur de tennis. » Avant de se féliciter de l’initiative, malgré sa défection : « De nombreux joueurs ont besoin d’aide, c’est certain. Le plan est très positif pour le tennis et montre que les joueurs se soucient également de leurs collègues. » Lucas Pouille, 58e mondial au classement ATP, approuve la sortie très décriée de ses deux homologues : « Bien sûr que je suis solidaire, mais je suis assez proche du sentiment de Dominic Thiem. Je suis prêt à aider car il y a des joueurs qui font des efforts incroyables pour y arriver, mais dont le classement ne décolle pas. Mais il est clair que d’autres ne font pas les efforts nécessaires. Mais comme je ne veux pas faire de généralité, si on me demande de donner, je donnerai », assène-t-il.

La polémique met en ébullition le milieu tennistique. L’australien Nick Kyrgios, trublion du circuit et 40e mondial, répond sèchement à Thiem sur Instagram : « Il ne comprend toujours pas. Nous, au sommet, sommes beaucoup trop payés et il n’y a pas assez pour tout le monde. » La joueuse de tennis algérienne Ines Abou prend également l’autrichien à parti lors d’une vidéo sous forme de lettre ouverte, publiée sur les réseaux sociaux. « Cher Dominic, tu sais, dans un pays comme le mien, ce n’est pas facile pour une femme athlète de haut-niveau. » Le président algérien Abdelmadjid Tebboune se mêle lui aussi au débat houleux, estimant que que « l’Algérie ne peut se permettre de perdre un talent sportif comme Inès Ibbou, qui est jeune et qui a toute une carrière devant elle dans une spécialité où peu d’Algériens excellent. »

Le hic, c’est que l’Autrichien est loin d’être un cas isolé. Une part importante de ses collègues partagent son avis mais préfèrent rester tapis dans l’ombre, par crainte d’être taxés d’égoïstes et de susciter un rejet de la part du milieu et de l’opinion publique. Membre influent du conseil des joueurs de l’ATP, le Canadien Vasek Pospisil révèle que 12 joueurs du Top 20 approuvent le plan d’aide présenté par Djokovic et les instances. Un ratio bien en-deçà des attentes, et qui démontre que l’on est loin de l’union sacrée de façade prônée par les pontes du monde tennistique. Parmi les sans grades, la position de l’élite ne fait pas forcément grincer des dents. Le joueur belge Arthur de Greef, matricule 324 à l’ATP, déclare au micro de la RTBF : « J’ai du mal à comprendre pourquoi des joueurs devraient contribuer à ce fonds. Je ne comprends pas pourquoi des joueurs qui ont mieux joué que moi devraient payer pour leur réussite. Dans le lot des bénéficiaires, il y a des joueurs qui ont tout simplement moins travaillé qu’eux, moins sacrifié leur vie au tennis. Le problème est plus profond. »  

L’US Open, ultime pomme de discorde

Salué par ses pairs après son élan de solidarité économique, Novak Djokovic est pourtant dans l’œil du cyclone depuis quelques jours. Sa dernière sortie, insinuant qu’il pourrait snober l’US Open en raison de mesures sanitaires trop strictes (hôtel à proximité de l’aéroport JFK, un seul membre du staff autorisé à accompagner chaque joueur…), a mis le feu aux poudres.  L’Américaine Danielle Collins, 501e joueuse mondiale, fustige le double-discours du serbe : « Alors que voici une immense opportunité pour beaucoup de gagner enfin de l’argent, voici le numéro 1 mondial qui dit que ce sera trop difficile de jouer si on ne peut avoir qu’une seule personne dans son staff. Si toutes les conditions sanitaires sont réunies pour assurer notre sécurité, je pense que nous pouvons supporter cela. C’est facile de donner des leçons, de dire aux autres quoi faire de leur argent et de militer contre l’US Open quand on a gagné pas loin de 150 millions de dollars en carrière. Mais pour nous, qui ne voyageons pas avec une suite, nous avons besoin de retourner au travail. Ce serait sympa que le meilleur joueur du monde soutienne cette opportunité et ne tente pas de la gâcher », a-t-elle publié sur Instagram, dans une story en forme de réquisitoire.

Mais le n°1 mondial a, une fois n’est pas coutume, quelques alliés de poids.  L’Espagnol Roberto Bautista Agut, n°12 mondial, applaudit les propos du leader du classement ATP sur Eurosport : « Je ne suis pas d’accord avec certaines mesures. Il y a des joueurs pour qui le préparateur physique est très important, comme le kiné. Limiter le staff au seul entraîneur me semble être une mesure qui aura du mal à passer. En tout cas, je ne l’accepterai pas. Même si le tournoi met un kiné à votre disposition, ne pas avoir son kiné avec soi à l’hôtel, ce n’est pas possible. Je suis d’accord avec Novak. Il n’y aura pas de public, donc on peut bien avoir un ou deux membres de plus par équipe. Je pense que nous devons aborder ce sujet au Conseil des joueurs afin de faire pression pour obtenir de meilleures conditions. »

Face à ces vagues de contestation, Andrea Gaudenzi, le patron de l’ATP, a souhaité couper court à toute ambiguïté : « Les joueurs sont entièrement libres de ne pas disputer la tournée américaine s’ils ne sont pas satisfaits par les mesures mises en place », a-t-il déclaré au journal Marca. Quoiqu’il en soit, si l’US Open devait se dérouler, l’ambiance y risquerait d’être fraîche. Presqu’autant qu’une brise automnale à Mouilleron-le-Captif.

Directeur adjoint de la rédaction | Plus d\'articles

Passionné par le monde du tennis depuis mon plus jeune âge, je désire désormais en être un acteur engagé. Enquêtes, reportages, immersions… mon but est de dépeindre l’univers tennistique tel qu’il est, sans l’enjoliver.

Edouard Lavollé

Passionné par le monde du tennis depuis mon plus jeune âge, je désire désormais en être un acteur engagé. Enquêtes, reportages, immersions… mon but est de dépeindre l’univers tennistique tel qu’il est, sans l’enjoliver.

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